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• TERRAIN - Journal de bord - Appel au service social départemental sur fond de crise liée à la pandémie déclenchée par le coronavirus (2)

Par Thérèse Gallot-Tenneroni, assistante sociale de formation, à la retraite après avoir exercé comme Polyvalente de secteur, a été aussi Responsable d’unités territoriales (ex-circonscriptions), Conseillère technique d’un conseil général lors de la décentralisation, Cadre de l’action sociale départementale dans le même département
et enfin Chargée de mettre en place et de piloter un observatoire social

Oui, il vous faut dire, il vous faut faire remonter ce que voyez, ce que vous entendez, ce que vous constatez de là où vous êtes,
Du fait de votre mission, de votre fonction, de votre rôle qui vous met en contact avec les personnes en difficulté et ce, sur tout le territoire
Et aussi du fait que vous avez une vision globale sur l’ensemble des difficultés vécues par les personnes.

Car vous êtes en première ligne pour constater et caractériser cette question sociale qui s’amplifie depuis la fin des années 70 après avoir un temps régressé.
La précarité qui devient de plus en plus le quotidien de nombreuses personnes.
La pauvreté aussi qui en découle.
Les inégalités de revenus et de conditions de vie (accès au logement, accès aux transports, aux services publics : santé, éducation, culture, accès au numérique, etc.) qui augmentent.

Car, vous êtes en première ligne pour commencer à percevoir quelques causes de cette « question sociale », causes qui ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle des personnes comme on a tendance à le faire croire.

Car, vous êtes en première ligne depuis plusieurs dizaines d’années pour avoir une petite idée de l’opportunité, de l’efficacité des politiques d’action sociale engagées dont la finalité est, en principe de remédier à cette question sociale. De tous ces dispositifs sans cesse inventés, sans que les précédents ne soient sérieusement évalués. Et puis, n’avez-vous rien à proposer, rien à suggérer ne serait-ce par exemple devant la perspective d’une allocation universelle ? Est-ce la bonne et seule solution pour faire face à la demande de ceux qui veulent d’abord un travail correctement rémunéré, seul moyen pour eux de retrouver leur dignité et leur place dans la société ?

Car, vous seuls pouvez-vous dire toutes les questions que vous vous posez sur votre travail quotidien et ce, du fait des politiques menées. Sur vos difficultés à aider, accompagner dans les conditions dans lesquelles vous mettent tous ces dispositifs : multitudes de dossiers à remplir, de critères à respecter, de normes à intégrer etc.
Sur la situation d’injonction paradoxale dans laquelle vous baignez le plus souvent lorsqu’on vous demande : d’ « INSÉRER » les personnes en difficulté alors que la société actuelle est une société qui exclue du fait qu’elle ne peut offrir du travail à tous ceux en capacité de travailler ? D’ « INCLURE » ces mêmes personnes alors que la société actuelle n’a plus ni bord ni centre ? Sur le malaise qui trouve sa source dans ce sentiment d’impuissance qui vous habite et vous ronge (tel celui de Sisyphe poussant inlassablement son rocher vers le haut de la montagne et le voyant retomber autant de fois) et qui vous laisse désarmés, vidés ?

Rappelez-vous, les « anciens » et entendez les plus jeunes ce que disait de ce malaise B. Lory le concepteur de l’action sociale dans son livre « la politique d’action sociale » (4), publié en 1978 : « le malaise des travailleurs sociaux n’est que la conséquence des ambigüités de la politique sociale dont les finalités sont soit clairement définies mais méconnues, soit incohérentes et contradictoires »

Et pour cela il vous faut identifier et tenter de dépasser tout ce qui aujourd’hui fait obstacle à « ce » dire.

Car oui, c’est vrai, vous n’êtes pas habitués à parler. Et quand vos paroles émergent, elles sont plus des plaintes qui traduisent malaise et impuissance

Car oui, c’est vrai, on ne vous demande pas ou peu. De transcrire vos observations sur la question sociale à partir des situations que vous côtoyées. D’évaluer la politique d’action sociale et tous les dispositifs qu’elle engendre. Et pourtant il y aurait tant de choses à dire mais ce que l’on vous demande ce sont des statistiques quantitatives et rarement des rapports qualitatifs

Car oui, c’est vrai, vous êtes débordés par le travail quotidien, les tâches administratives.

Car oui, c’est vrai, dans le climat actuel, il n’est pas facile d’exprimer quelque chose sur ces questions.

Car oui, c’est vrai une tendance existe à attribuer précarité, pauvreté, à la responsabilité des personnes concernées et qui refuse de voir que toutes ces situations individuelles traduisent un malaise sociétal : « ce sont tous des fainéants, des profiteurs de minima sociaux, ce sont des étrangers qui profitent de la France…. », « celui qui veut s’en sortir peut s’en sortir : c’est une question de volonté  ». Autant de paroles qui contribuent à déconsidérer et les personnes rencontrées et le travail que vous pouvez faire…

Car oui, c’est vrai, vous ne voyez pas où et comment faire remonter ce que vous avez à dire.
De fait dans beaucoup de départements il n’y a pas d’instance(s), de responsable(s) chargé(s) de mettre en place un diagnostic territorial départemental et infra-départemental. Il y a de multiples plans (pour l’insertion, pour le logement des plus défavorisés, pour les jeunes) et de multiples schémas (pour les personnes âgées, pour l’enfance, pour les handicapés), mais pas de vision globale des conditions de vie de la population et des questions qui se posent. Très peu de départements s’en préoccupent et quand ils s’en préoccupent ils ne font pas, à ma connaissance, appel au service social. De fait, il n’y a plus désormais dans tous les départements de conseiller technique en service social qui pourrait relayer votre besoin de participation et qui pourrait exploiter avec vous vos observations et vos évaluations

Puis apprendre à dire et pour cela apprendre à penser votre vécu : Comment ?

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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